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    Conférence à la BPI - 14 avril 2014

    Conférence à la BPI - 14 avril 2014

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    Que peut la fiction face à la crise écologique ?

    Conférence filmée du 14 avril 2014 à la bibliothèque du Centre Pompidou (Paris)

    Pierre Charbonnier, Emilie Hache, Bertrand Guest


    CC-BY-NC-ND 2.0
    Que peut la fiction face à la crise écologique ? Cette question émerge d’un besoin de ralentir, paradoxalement, face à l’urgence de cette crise écologique, non pas pour délaisser le réel et se réfugier dans des chimères, mais pour se dégager de cette tyrannie du présent qui nous fait peut-être passer à côté de certaines manières de poser le problème et des ressources que l’on pourrait y puiser. Nous nous intéresserons aux pas de côté que la science-fiction écologique, en particulier féministe, nous amène à faire. Quelle littérature, notamment, est en train de sortir du monde irradié de Fukushima ?

    Résumé des deux interventions [proposé par Blandine Charrier]

    Émilie Hache s’est principalement intéressée au récit de science-fiction, qui constitue selon elle « une expérience de pensée pour les sciences humaines ». Par le biais de la fiction, nous assistons à une mise à l’épreuve littéraire des hypothèses formulées dans le champ des sciences humaines. La fiction permet de réaliser le « pas de côté essentiel pour penser de façon politique les questions soulevées par la crise écologique ». Dans cette perspective, Émilie Hache a étudié plus particulièrement des récits de science-fiction féministes, dont elle donne deux exemples américains : le roman intitulé La Parabole du semeur, d’Octavia Butler, et la nouvelle intitulée « Sur » dans le recueil Les Quatre Vents du désir, d’Ursula Le Guin.

    À propos de La Parabole du semeur, Émilie Hache affirme que « ce roman fabrique littéralement de l’espoir », dans la mesure où il met en scène une très jeune fille qui a compris que le monde de ses parents est achevé et qui cherche par tous les moyens à en créer un autre. Pour autant, « il n’y a aucune utopie dans ce roman », il ne s’agit pas d’idéaliser un monde sauvé de la catastrophe, d’autant plus que le second tome de cette histoire (La Parabole des talents) montre combien les stratégies alternatives pour échapper à la catastrophe peuvent conduire à l’échec.

    Dans la nouvelle « Sur » (1967), mot qui signifie « sud » en espagnol, ce n’est pas la projection d’un futur proche comme dans le précédent récit, mais d’un récent passé, le début du XXe siècle. Neuf femmes sud-américaines organisent en secret une expédition au Pôle Sud, avant toutes les grandes expéditions en haute montagne qui ont marqué l’histoire du siècle. En décembre 1909, une partie de ces aventurières parvient à atteindre le sommet du Pôle. Pourtant, l’expédition ne fait l’objet d’aucune publicité et reste consigné dans des notes confidentielles laissées par les femmes. Cette nouvelle consiste en une réécriture humoristique qui propose « une version féministe du mythe patriarcal de la conquête », où la prise en considération de l’environnement apparaît comme fondamentale, tandis que les valeurs de domination et de soumission de la nature y sont absentes.

    À travers les comportements singuliers des héroïnes de ces récits, la fiction montre « quelle sorte de bravoure nous pouvons concevoir face à la crise ». Dès lors, nous pouvons percevoir l’enjeu politique qu’il y aurait à se laisser affecter par de telles histoires dans lesquelles les personnages exercent une puissance responsable. Il s’agit aussi de « nous faire éprouver le passage d’un monde infini à un monde fini sans nous fermer de porte ni nous faire perdre espoir ».

     

    Bertrand Guest observe plutôt la littérature de l’entre-deux qui s’est beaucoup développée au Japon à la suite de la catastrophe de Fukushima le 11 mars 2011, une littérature qui se situe entre fiction et non-fiction. Alors que l’essai est « le genre ou la forme par excellence de la théorie critique », « au Japon la littérature de l’après 11 mars se situe entre plusieurs genres ». Bien que la fiction semble dépassée par le réel et qu’il y ait lieu de croire que la catastrophe a rendu vaine toute tentative de mise en fiction du monde, Bertrand Guest affirme que « la fiction est une partie de la littérature qui peut beaucoup dès lors qu’elle est associée au réel. »

    Pour interroger l’hybridité littéraire du corpus japonais contemporain, il s’appuie sur un recueil de textes très différents intitulé L’Archipel des séismes. Les textes de fiction et la poésie sont placés en fin de recueil, dans les parties intitulées respectivement « Fiction : écrire quand même » et « La poésie malgré tout », comme si la fiction ne pouvait qu’afficher son impuissance à dire tandis que l’enregistrement du réel la supplanterait bien plus efficacement. Tous les textes présents dans ce recueil ont été publiés en 2012 dans diverses revues. Beaucoup insistent fortement sur l’ancrage des lieux visités, les témoignages recueillis. Ce qui apparaît ici, c’est « une littérature en morceaux, en fragments, émiettée ». Le premier constat qui s’impose, c’est celui d’une « littérature irradiée ». Pour cela, Bertrand Guest reprend l’expression du Japonais Hosaka Kazuschi qui parle de « littérature de la commodité », une littérature prise dans les rets de la logique commerciale et la programmation d’un contenu stéréotypé de la littérature. En somme, « la fiction est peut-être la littérature la plus facilement ´irradiable` dans la mesure où elle est la plus commercialisée. » Une littérature qui décrypte les authentiques mensonges et met à bas la fiction dans laquelle se complait le monde réel est peu publiée. L’essayiste serait pour sa part bien souvent un « combattant des mythes scientistes ». Mais au-delà d’un clivage marqué entre les genres, « fictionnelle ou pas, la littérature doit être consciente et dénoncer les langages qui empêchent l’homme de se libérer des systèmes dans lesquels il est pris, notamment le nucléaire. » L’ambition de poser un discours qui réfléchit le monde est bien ce qui rassemble tous les textes littéraires, quelle que soit leur nature. « L’hybridité de la littérature la sauve peut-être en la rendant plus percutante », précise Bertrand Guest, qui considère le classement de la littérature en fiction ou non-fiction comme une menace, car « la littérature la plus efficace est celle qui s’avance masquée ».

     

    Bibliographie des ouvrages principaux cités

    Octavia E. Butler, La Parabole du semeur (The parable of the Sower, 1993)

    Octavia E. Butler, La Parabole des talents (The Parable of the Talents, 1998)

    Ursula K. Le Guin, Les Quatre Vents du désir (The Compass Rose, 1982)

    Marion Zimmer Bradley, La Vague montante, (1955 pour la première publication originale, réédition aux éditions du Passager Clandestin, 2013, trad. par Elisabeth Vonarburg)

    Philipp K. Dick, Mission exploration, (Survey Team, 1953)

     

    Corinne Quentin et Cécile Sakai (sous la direction de), L'Archipel des séismes, Picquier, 2012